Le Prince, Machiavel

Classiques Hatier de la philosophie
Second extrait : chapitre XV, p. 70-72 :

"Il reste maintenant à voir quels doivent être les manières et les comportements d'un prince avec ses sujets et avec ses amis. Et comme je sais que beaucoup ont écrit là-dessus, je crains, en écrivant à mon tour, d'être regardé comme présomptueux, d'autant plus qu'en discutant de ce point je divergerai des conclusions des autres. Mais puisque mon intention est d'écrire quelque chose d'utile pour qui l'entend, il m'a semblé plus approprié de considérer la vérité effective de la chose plutôt que l'imagination qu'on s'en fait. Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement ni vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver. En effet, l'homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d'hommes qui n'ont aucune bonté. De là il est nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir au pouvoir, d'apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d'en user et n'en pas user selon la nécessité.

Laissant donc de côté tout ce qu'on a imaginé pour un prince, en réfléchissant seulement sur ce qui est avéré, je dis que tous les hommes, quand on en parle, et surtout les princes parce qu'ils sont plus haut placés, sont jugés en fonction de certaines qualités qui leur valent la louange ou le blâme. C'est-à-dire que tel homme est tenu pour libéral, tel autre pour ladre [...] ; tel est tenu pour généreux, l'autre pour rapace ; tel cruel, l'autre plein de pitié ; tel parjure, l'autre fidèle à sa parole ; tel efféminé et pusillanime, l'autre hardi et courageux ; tel plein d'humanité, l'autre orgueilleux ; tel luxurieux, l'autre chaste ; tel intègre, l'autre roué ; tel dur, l'autre aimable ; tel grave, l'autre léger ; tel religieux, l'autre incrédule, et ainsi de suite. Je sais que chacun confessera que ce serait la chose la plus digne de louanges que de trouver dans la personne d'un prince toutes les qualités que l'on reconnaît bonnes parmi celles qu'on vient de décrire ; mais comme on ne peut ni les avoir ni les observer entièrement, puisque la condition humaine ne le permet pas, il est nécessaire pour le prince d'avoir la prudence nécessaire pour savoir fuir la mauvaise réputation des vices qui lui feraient perdre ses possessions, et de se garder si possible de ceux qui ne lui font courir aucun danger. Si c'est impossible, il peut s'y laisser aller avec moins de crainte. Mais qu'il ne se préoccupe pas d'encourir l'infamie de ces vices sans lesquels il peut difficilement sauver ce qu'il possède ; car, tout bien considéré, telle qualité qui semblera vertu peut précipiter la perte de celui qui s'y conforme ; et telle autre qui semblera vice produira lorsqu'on s'y conforme sécurité et bien-être."

Interview de Thierry Ménissier, professeur agrégé et docteur en études politiques.

Questions 1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La morale, le droit et la politique ; la conscience et le sujet ; le langage.

Question 2 : Comment s’exprime le réalisme de Machiavel dans ce texte ?

Il s’agit d’abord de se détourner de l’entreprise originaire de la philosophie politique, qui consistait à déterminer le meilleur régime de vie commune, le cas échéant (si ce régime ne se présente pas dans la réalité) en demandant à l’imagination d’en construire le type idéal. C’est de la sorte qu’avaient procédé Platon chez les Grecs (dans la République, mais également dans les Lois, le Politique et le Critias), Cicéron pour les Romains (dans la République et les Lois), et saint Augustin pour les chrétiens (dans la Cité de Dieu). Dans tous ces ouvrages fondamentaux, il s’agissait de définir la meilleure politique possible en contrepoint de la pratique politique réelle ; tous visaient à énoncer les devoirs du responsable politique en vertu d’une certaine idée du bien. Pour Machiavel en revanche, l’urgence de la situation impose désormais de tirer des leçons de la pratique, non de tenter de conformer la réalité de la vie politique à un idéal moral.

Est réaliste celui qui s’inspire de la logique du monde pour réussir dans son action. Toutefois il ne s’agit pas du tout de s’accommoder des faits tels qu’ils sont : le réalisme n’est pas un fatalisme et encore moins un défaitisme. Il s’agit de sauver l’Etat en retenant de la réalité ce qui est utile pour y agir efficacement, quitte à "n’être pas bon" si la situation le commande. C’est pourquoi, et c’est le second sens du réalisme, il faut employer une stratégie qui enrôle l’apparence : les hommes se fient en effet à l’image de la vertu que leurs responsables donnent d’eux-mêmes. Il est donc paradoxalement réaliste de favoriser l’apparence plutôt que l’être authentique. Le prince doit, non pas être, mais paraître bon.

Le réalisme de ce passage est donc double : d’une part, Machiavel recommande au prince d’user de la possibilité de faire le mal, en légitimant de ce fait la violence ; puisque les passions dominent le monde en effet, comme le dit le chapitre III, il faut employer la force, seul moyen de parler aux passions. D’autre part, il met en valeur la nécessité de déployer systématiquement une stratégie de l’apparence.

Cette double signification du réalisme culmine dans le chapitre XVIII, où Machiavel recommande au prince de savoir faire l’homme aussi bien que la bête, et de choisir pour la bête la force du lion et la ruse du renard.

Question 3 : En quoi consiste exactement la "prudence" du Prince ?

Le prince que Machiavel appelle de ses voeux n’est pas sans scrupule : il subordonne les scrupules qu’ont habituellement les hommes au souci de la pérennité de son Etat. L’impératif qu’il se donne est celui de se conserver au pouvoir. Or la confiance de ses sujets ou concitoyens est nécessaire à la réalisation de cet impératif. La "prudence" du prince est cet art de durer en jouant sur la confiance de ceux qui l’entourent : à cet égard, il doit veiller à éviter la mauvaise réputation, capable de ruiner son autorité. Et comme la plupart regardent plutôt l’apparence que l’être réel des choses, il ne s’agit pas d’avoir toutes les vertus et de ne plus avoir de vices : il s’agit de discerner ceux qui, dans les vices, sont contraires à la perpétuation de son pouvoir. Il est donc "prudent" de fuir - ou de paraître fuir - les vices qui sont jugés inadmissibles par le grand nombre, et de ne conserver discrètement que les vices tolérés.

Dans son but et dans sa fonction, la prudence qui est ici recommandée est donc, en un sens, amorale : elle ne vise pas la morale, mais la conservation du pouvoir.

Mais de ce fait elle est également immorale : elle est contraire à la morale, car premièrement elle repose sur l’emploi de la tromperie, deuxièmement elle conduit à ne condamner certains vices que parce qu’il sont trop "voyants", Machiavel laissant entendre qu’il n’est pas interdit de s’adonner à tous les autres.

Question 4 : Que veut dire l’auteur quand il dit que "telle qualité qui semblera vertu peut précipiter la perte de celui qui s’y conforme ; et telle autre qui semblera vice produira lorsqu’on s’y conforme sécurité et bien être."

Pour répondre à cette question on peut se tourner vers le chapitre qui suit celui-ci ; le chapitre XVI du Prince (intitulé "De la libéralité et de la parcimonie") se livre à l’analyse d’une vertu morale dont la possession est dangereuse pour le prince qui la possède. Le libéral se plaît en effet à donner de son bien pour satisfaire autrui, il dépense par altruisme. Mais cette disposition généreuse tend à amenuiser sa richesse ; pour continuer à la pratiquer le prince doit taxer excessivement la population, ce qui le rend détestable à ses propres sujets.

Être libéral rend donc impopulaire et par conséquent affaiblit le prince. Il vaut mieux que le prince soit parcimonieux, c’est-à-dire qu’il donne peu de son bien, et même qu’il passe pour avare - car si on attaque son Etat, il possédera toujours assez de moyens pour le sauver sans taxer la population par un effort de guerre impopulaire, et on lui sera reconnaissant d’avoir procédé de la sorte lorsque le calme sera revenu. Les points de vue de la morale et de la politique ne sont donc pas convergents : en politique la vertu peut être dangereuse et le vice salutaire.

 

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