Le
Banquet,
Platon
Classiques
Hatier de la philosophie
Deuxième extrait :
(p. 81, 211bcd)
…"Suivre la bonne voie
en matière d'amour ou y être conduit par un autre, c'est
donc commencer par les beautés d'ici-bas pour atteindre cette
beauté-là, en s'élevant toujours, comme si on montait
par paliers, en passant d'un seul beau corps à deux, puis de
deux à tous les beaux corps, puis des beaux corps aux belles
actions, puis des actions aux belles sciences, puis pour finir des sciences
à cette science ultime qui n'est autre que la science de la beauté
en elle-même, pour connaître enfin la nature de la beauté
en elle-même. Si la vie vaut la peine d'être vécue,
Socrate, dit l'étrangère de Mantinée, c'est pour
contempler la beauté en elle-même"…
Interview de Marianne Massin, agrégée et docteur en
philosophie.
Question 1 : Quelles sont les notions
du programme en jeu dans cet extrait?
La raison et le sensible ; l’art et
le beau ; l’opinion, la connaissance et la vérité.
Question 2 : Qui est "l'étrangère
de Mantinée"?
Il s'agit de Diotime, présentée
ici comme une prêtresse capable d'avoir repoussé durant
dix ans le fléau de la peste, et surtout comme celle qui aurait
enseigné à Socrate la vraie nature de l'Amour. Qu'elle
ait réellement existé ou non, importe moins que la place
décisive qu'elle remplit dans le discours de Socrate. Elle surgit
dans sa parole (et dans ce banquet d'hommes) comme une initiatrice,
dévoilant l'essence démonique de l'amour et incitant chacun
à une élévation progressive.
Question 3 : Quels sont les différents
degrés du savoir auxquels conduit l'Amour de la beauté?
La quête amoureuse
du beau est susceptible de gradations et relève d'une initiation
méthodiquement menée qui guide des beautés multiples
et particulières à la source unique dont toutes participent:
l'Idée même du Beau. Diotime décrit ici les paliers
de cette élévation: de l'amour d'un beau corps à
la comparaison avec un autre jusqu'à l'amour de tous les corps
dans lesquels le beau rayonne, de cet amour à celui des belles
âmes, puis des belles actions, puis des belles connaissances,
jusqu'à la science unique de la Beauté et la vision soudaine
de "la Beauté en elle-même" absolue, pure et éternelle.
Vers cette vision tendent tous les efforts déployés dans
l'initiation et cette vision est présentée comme une révélation
Mais cela ne doit pas faire oublier que la vision couronne un processus
conduit méthodiquement.
Question 4 : En
quoi le rapport établi ici entre le sensible et l'intelligible
est-il original?
Le sensible est l'ensemble
des réalités susceptibles d'être perçues
par les sens. Ces réalités sont en devenir incessant,
soumises à la génération et à la corruption
(elles naissent et se dégradent), en perpétuel changement.
Aucun savoir stable et permanent ne peut donc se fonder sur ces réalités
sensibles, multiples, variables et évanescentes. Cela conduit
Platon à faire l'hypothèse de l'existence d'Idées
intelligibles, universelles et immuables qui seraient à la fois
les causes et les modèles des choses sensibles (sur ce point,
cf. le dossier de Sosphilo sur la République, livre VII). Celles-ci
peuvent dès lors être perçues et pensées
dans la mesure où elles procèdent de l'intelligible mais
n'en proposent qu'une apparence dégradée. Ainsi un beau
corps n'est beau que dans la mesure où il participe de l'Idée
du beau, mais ne l'est que de manière éphémère
et partielle. L'amoureux apprend donc peu à peu à dépasser
ce reflet du beau pour atteindre l'Idée même de la beauté.