Gagner à
être réfuté
Platon (428-348 av. J.-C.)
Il y a une véritable
dynamique du dialogue, qui construit la suite des arguments échangés,
à la condition que l'on sache accepter ce que l'autre nous apporte
dans cet échange. Socrate propose ainsi cette idée paradoxale
que l'on gagne à être réfuté.
SOCRATE. - J'imagine, Gorgias,
que tu as, comme moi, assisté à bien des discussions et
que tu as remarqué une chose, c'est que les interlocuteurs ont
bien de la peine à définir entre eux le sujet qu'ils entreprennent
de discuter et à terminer l'entretien après s'être
instruits et avoir instruit les autres. Sont-ils en désaccord
sur un point, et l'un prétend-il que l'autre parle avec peu de
justesse ou de clarté, ils se fâchent et s'imaginent que
c'est par envie qu'on les contredit et qu'on leur cherche chicane, au
lieu de chercher la solution du problème à débattre.
Quelques-uns même se séparent comme des goujats, après
s'être chargés d'injures et avoir échangé
des propos tels que les assistants s'en veulent à eux-mêmes
d'avoir eu l'idée d'assister à de pareilles disputes.
Pourquoi dis-je ces choses
? C'est qu'en ce moment tu me parais exprimer des idées qui ne
concordent pas tout à fait et ne sont pas en harmonie avec ce
que tu as dit d'abord de la rhétorique. Aussi j'hésite
à te réfuter : j'ai peur que tu ne te mettes en tête
que, si je parle, ce n'est pas pour éclaircir le sujet, mais
pour te chercher chicane à toi-même.
Si donc tu es un homme
de ma sorte, je t'interrogerai volontiers ; sinon, je m'en tiendrai
là. De quelle sorte suis-je donc ? Je suis de ceux qui ont plaisir
à être réfutés, s'ils disent quelque chose
de faux, et qui ont plaisir aussi à réfuter les autres,
quand ils avancent quelque chose d'inexact, mais qui n'aiment pas moins
à être réfutés qu'à réfuter.
Je tiens en effet qu'il est bien plus avantageux d'être soi-même
délivré du plus grand des maux que d'en délivrer
autrui ; car à mon avis, il n'y a pour l'homme rien de si funeste
que d'avoir une opinion fausse sur le sujet qui nous occupe aujourd'hui.
Si donc tu affirmes être dans les mêmes dispositions que
moi, causons ; si au contraire tu es d'avis qu'il faut en rester là,
restons-y et finissons la discussion.
PLATON, Gorgias, 457c-458c,
trad. E. Chambry, Garnier-Flammarion,
1967.