La durée
et la conscience
H. Bergson (1859-1941)
Comment saisissons-nous
notre propre personne dans le temps ? Un regard superficiel voit
dans l’écoulement du temps en moi une juxtaposition d’états
distincts alors qu’un autre regard, résultat d’un effort intérieur,
accède au moi qui dure, bien différent du premier.
Quand je promène
sur ma personne, supposée inactive, le regard intérieur
de ma conscience, j’aperçois d’abord, ainsi qu’une croûte
solidifiée à la surface, toutes les perceptions qui lui
arrivent du monde matériel. Ces perceptions sont nettes, distinctes,
juxtaposées ou juxtaposables les unes aux autres ; elles
cherchent à se grouper en objets. J’aperçois ensuite des
souvenirs plus ou moins adhérents à ces perceptions […].
Ces souvenirs se sont comme détachés du fond de ma personne,
[…] ils sont posés sur moi sans être absolument moi-même.
[…] Tous ces éléments aux formes bien arrêtées
me paraissent d’autant plus distincts de moi qu’ils sont plus distincts
les uns des autres. Orientés du dedans vers le dehors, ils constituent,
réunis, la surface d’une sphère qui tend à s’élargir
et à se perdre dans le monde extérieur. Mais si je me
ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche
au fond de moi ce qui est le plus uniformément, le plus constamment,
le plus durablement moi-même, je trouve tout autre chose.
C’est, au-dessous de ces
cristaux bien découpés et de cette congélation
superficielle, une continuité d’écoulement qui n’est comparable
à rien de ce que j’ai vu s’écouler. C’est une succession
d’états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède.
A vrai dire, ils ne constituent des états multiples que lorsque
je les ai déjà dépassés et que je me retourne
en arrière pour en observer la trace. Tandis que je les éprouvais,
ils étaient si solidement organisés, si profondément
animés d’une vie commune, que je n’aurais su dire où l’un
quelconque d’entre eux finit, où l’autre commence. En réalité,
aucun d’entre eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les
uns dans les autres.
C’est, si l’on veut, le
déroulement d’un rouleau, car il n’y a pas d’être vivant
qui ne se sente peu à peu arriver au bout de son rôle ;
et vivre consiste à vieillir. Mais, c’est tout aussi bien un
enroulement continuel, comme celui d’un fil sur une pelote, car notre
passé nous suit, il se grossit sans cesse du présent qu’il
ramasse sur sa route, et conscience signifie mémoire.
H. BERGSON, La Pensée
et le mouvant, Ed. Skira, 1946, pp. 176-177.