Temporalité
originaire et temps vulgaire
F. Dastur
Le temporalité
originaire, par où le Dasein anticipe sa propre fin et
qui s’oriente en priorité à partir de l’avenir, n’est
pas réductible au temps de l’horloge, mesuré par le maintenant,
temps qui soutient la préoccupation. Bien plutôt, elle
lui préexiste et la rend possible.
Il ne suffit pas, comme
Aristote et, après lui, Saint-Augustin l’ont bien vu, de remarquer
que la mesure du temps n’est possible que par l’intermédiaire
de l’âme ou de l’esprit. Il faut en outre savoir reconnaître
que l’être humain a une relation tout à fait particulière
au temps puisque c’est à partir de lui que peut être déchiffré
ce qu’est le temps. Il n’est donc pas dans le temps comme le
sont les choses de la nature, il est en son fond temporel, il est
temps.
C’est ce que nous apprend
l’analyse phénoménologique de notre expérience
de la mesure du temps. Ce qu’indique en effet l’horloge, ce n’est pas
la durée, c’est-à-dire la quantité de temps qui
s’écoule, mais uniquement le "maintenant" tel qu’il est fixé
à chaque fois par rapport à l’action présente,
passée ou à venir. Je ne peux donc lire l’heure sur l’horloge
qu’en me référant au "maintenant" que je suis et qui renvoie
à cette temporalité "mienne" qui préexiste à
tous les instruments destinés à le mesurer. Le Dasein
qui est à chaque fois "mien" — au sens où il se définit
de manière constitutive comme un "je suis" — n’est donc pas simplement
dans le temps compris comme ce en quoi se déroulent les événements
du monde, c’est le temps qui est au contraire la modalité
propre de son rêve. Mais cette temporalité propre du Dasein
qui se distingue de ce que Heidegger nommera dans Etre et temps
l’intratemporalité des choses du monde n’est accessible au Dasein
que lorsque celui-ci se comprend lui-même comme un être
mortel, c’est-à-dire lorsqu’il anticipe sa propre fin,
son propre être-révolu, comme ce qui constitue la possibilité
extrême de son être, et non pas comme un simple accident
qui lui surviendrait de l’extérieur. Par cette anticipation de
la mort dans laquelle Heidegger voit l’avenir authentique — non pas
ce qui n’est pas encore présent, mais la dimension à
partir de laquelle il peut y avoir un présent et un passé
— le Dasein se donne à lui-même son temps. Il devient
par là manifeste que la relation originelle au temps n’est pas
la mesure. Car dans ce que Heidegger nomme l’anticipation de la mort
— Vorlaufen : littéralement le fait d’aller au-devant
d’elle — il ne s’agit pas de se demander combien de temps encore nous
en sépare, mais pour le Dasein de saisir son propre être-révolu
comme possibilité de chaque instant.
Françoise DASTUR,
Heidegger et la question du temps,
coll. "Philosophies", PUF, 1990,
pp. 18-19.