La mauvaise foi
(L’Etre et le Néant), Jean-Paul Sartre
Classiques
Hatier de la philosophie
Premier extrait (p. 18-9)
La censure, pour appliquer
son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle
refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores
représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles,
force est bien d’admettre que la censure doit choisir et, pour choisir,
se représenter. D’où viendrait, autrement, qu’elle
laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu’elle tolère
que les besoins (faim, soif, sommeil) s’expriment dans la claire conscience ?
Et comment expliquer qu’elle peut relâcher sa surveillance,
qu’elle peut même être trompée par les déguisements
de l’instinct ? […] En un mot, comment la censure discernerait-elle
les impressions refoulables sans avoir conscience de les discerner ?
[…] Il faut que la censure soit conscience d’être conscience de
la tendance à refouler, mais précisément pour
n’en être pas conscience. Qu’est-ce à dire sinon que
la censure doit être de mauvaise foi ?
Interview de Marc Wetzel,
agrégé de philosophie
Question 1 : Quelles
sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?
La conscience, l’inconscient,
le sujet, le désir, la liberté.
Question 2 : Que
veut dire Sartre quand il évoque " les métaphores
représentant le refoulement comme un choc de forces " ?
Le refoulement d’une tendance
consiste à se défendre de sa représentation en
l’enfouissant dans l’inconscient. Ce qui se prête aux métaphores
politiques (répression, élimination), militaires (encerclement)
ou mécaniques (neutralisation de l’action d’un affect par la
réaction d’une amnésie sélective). L’affrontement
des représentations s’y résume à l’équilibre
automatique d’une attraction par une répulsion. Pour Sartre,
ce jeu de forces entre une pulsion et un contre-investissement, ce heurt
machinal d’énergies internes (même nuancé par l’idée
d’écarter un intrus), n’explique pas le paradoxe central du refoulement :
réussir à se défendre de soi-même !
Cela donne congé aux " explications " mécanistes !
Question 3 : Quelle est la thèse du texte ?
C’est que l’idée
freudienne d’une censure inconsciente ne tient pas. On imagine
d’ailleurs mal un censeur de journal aveugle, usant au hasard du " blanc "
et de la hachure ! La " censure " (fonction
par laquelle l’instance inconsciente du " surmoi "
altère ou supprime l’accès à nos propres représentations
gênantes) ne pourrait en effet fonctionner, dans son activité
même de barrage sélectif de soi à soi, sans disposer
de qualités (attention, jugement évaluatif, délibération),
justement propres à l’activité consciente. Pas de censure
sans censeur, pas de censeur sans subjectivité, pas de subjectivité
sans conscience, donc…
Question 4 : Que signifie la phrase " la censure doit
être de mauvaise foi " ?
La mauvaise foi consiste,
pour Sartre, en une sorte de contradiction complaisante, de la forme
" bien sûr que oui, mais quand même non "
(ex. : " j’ai tort, mais on aurait tort de me donner
tort ", ou " il y a de ça, mais ça
ne compte pas "). Là où par exemple Freud explique
le refoulement par une séparation entre un contenu manifeste
(nul, ou maquillé) et un contenu latent (inaccessible, le désir
censuré), Sartre l’explique par un jeu d’auto-évitement
du sujet portant ses pensées : je sais bien que j’ai voulu
oublier cela, mais cet oubli ne veut justement plus rien savoir !
La censure freudienne exprime la bonne foi de la conscience devant l’emprise
inconsciente qui grève son savoir. Mais Sartre voit dans cette
censure freudienne une mauvaise foi constitutive, car " se
défendre de soi " ne peut faire oublier qui (justement
soi !) aura d’abord défendu cela à soi ! Pour
m’interdire de prendre conscience de quelque chose, je dois et dois
ne pas saisir de quoi il s’agit ! Duplicité de toute
auto-censure !