La mauvaise foi
(L’Etre et le Néant), Jean-Paul Sartre
Classiques Hatier de
la philosophie
Deuxième extrait (p. 31-2)
Considérons ce garçon
de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis,
un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu
trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses
yeux, expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude
pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant
d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait
quel automate, tout en portant son plateau avec une témérité
de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement
instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement
d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite
nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements
comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns
les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ;
il se donne la prestesse et la rapidité impitoyables des choses.
Il joue, il s’amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne
faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue
à être garçon de café.
Interview de Marc Wetzel,
agrégé de philosophie
Question 1 : Quelles
sont les notions du programme en jeu dans ce texte ?
L’art, la technique, la
liberté, le travail.
Question 2 : Quelle
est l’idée principale du texte ?
C’est que l’être
de l’homme condamne toute conduite humaine à être un jeu
avec l’être : tout rôle humain condamne à devoir
jouer à ou avec ce que l’on est. Sartre en donne ici trois raisons
complémentaires : une conduite sensée doit être
à la fois imprévisible (pour être libre) et prévisible
(pour être cohérente et utile), ce qui conduit à
la synthèse instable de l’" automate " (cf.
les clowns de rue qui imitent la stéréotypie des pantins
articulés). D’autre part, toute " fonction "
fait correspondre des consignes et des résultats (pour la fonction
de garçon de café, des " commandes "
et des " consommations " ou autres services) ;
mais cette coïncidence fonctionnelle entre en conflit avec la non-coïncidence
" ontologique " de la conscience (puisque l’homme
est relance perpétuelle et projet, " il est ce qu’il
n’est pas et n’est pas ce qu’il est "). Enfin, jouer, c’est
choisir de ne pas choisir les règles (car les règles d’un
jeu toujours dispensent d’y jouer ou permettent de s’arrêter,
mais rien ne peut arrêter les règles) : le pouvoir
humain de se suicider fait ainsi de la continuation de sa vie un jeu.
Question 3 : En
quoi le garçon de café est-il de mauvaise foi en jouant
à être garçon de café ?
Il y a deux modes d’être :
l’être-en-soi (être une table, être roux) et l’être
pour-soi (être lâche, être salaud). Nul ne peut être
garçon de café comme on est un percolateur ou un zinc,
car ils sont sans rapport possible à soi. Mais nul ne peut l’être
non plus comme on est lâche, triste ou honteux, car dans ces qualités
l’existence précède l’essence (alors que, dans un rôle
public, une essence fonctionnelle – le répertoire des attitudes
requises – reprécède l’existence !). Ne pouvant donc
ni en-soi ni pour-soi être garçon de café, on ne
peut donc l’être que de mauvaise foi