La
mauvaise foi (L’Etre et le Néant), Jean-Paul Sartre
Classiques Hatier de
la philosophie
Interview de Marc Wetzel,
agrégé de philosophie
Troisième extrait
(p. 53-4)
Dans la mauvaise foi, il
n’y a pas mensonge cynique, ni préparation savante de concepts
trompeurs. Mais l’acte premier de mauvaise foi est pour fuir ce qu’on
ne peut pas fuir, pour fuir ce qu’on est. Or le projet même de
fuite révèle à la mauvaise foi une intime désagrégation
au sein de l’être, et c’est cette désagrégation
qu’elle veut être. C’est que, à vrai dire, les deux attitudes
immédiates que nous pouvons prendre en face de notre être
sont conditionnées par la nature même de cet être
et son rapport immédiat avec l’en-soi. La bonne foi cherche à
fuir la désagrégation intime de mon être vers l’en-soi
qu’elle devrait être et n’est point. La mauvaise foi cherche à
fuir l’en-soi dans la désagrégation intime de mon être.
Mais cette désagrégation même, elle la nie comme
elle nie d’elle-même qu’elle soit mauvaise foi.
Question 1 : Quelles
sont les notions du programme en jeu dans ce texte ?
La conscience, l’existence,
la vérité.
Question 2 : La
mauvaise foi n’est pas " mensonge cynique ", c’est
une attitude immédiate : pouvez-vous expliquer cela ?
Le mensonge est un calcul
lucide (le menteur distingue parfaitement pour lui-même ce qu’il
fait croire et ce qu’il croit, et n’a garde de croire ce qu’il fait
croire) ; la mauvaise foi n’est qu’un demi-calcul et à demi
lucide, car l’homme de mauvaise foi ne sait plus lui-même s’il
ment ou non, car les " raisons " qu’il allègue
pour se disculper par exemple, il s’y fait lui-même croire !
Or se faire croire quoi que ce soit est attitude immédiate
et équivoque (ambiguë pour soi-même), car soit on
croit ce qu’on se fait croire (et l’on est dupe de soi), soit on ne
le croit pas (et l’on a donc échoué dans son entreprise !).
Question 3 : Que
signifie que la bonne foi et la mauvaise foi sont " conditionnées
par la nature même de (mon) être et son rapport avec l’en-soi " ?
L’existence est divisée
en deux modes d’être incompatibles et irréductibles :
l’existence comme présence effective, réalité de
l’objet, comme le fait d’avoir l’être (c’est l’en-soi)
et l’existence comme surgissement de la liberté, arrachement
à la nature donnée, projet, comme avoir à être
(c’est le pour-soi). Le drame de l’existence, c’est que ce qui est n’a
pas à être, et qu’inversement ce qui a à être
n’a pas d’être. L’être de l’homme est ainsi scindé
(ce que Sartre appelle " désagrégation ")
en une part donnée, effective (la " facticité ",
ce qui est en moi de l’ordre du fait = être né,
avoir un corps, être dans une époque…), et une part libre,
faite d’arrachement et d’auto-dépassement (la " transcendance ",
ce qui en moi " ressaisit " autrement et sans arrêt
mon corps, mon passé, mon monde, bref qui donne et retire sens
à tout). Cette scission ontologique est la hantise de l’homme,
que, toujours vainement, soit il comble par un projet de sincérité
ou bonne foi (coller à soi, s’en tenir à des caractères
propres), soit il dénie en un projet de mauvaise foi (ne s’en
tenir à aucun de ses états, donc pouvoir s’innocenter
de tous).
Question 4 : A
partir de l’exemple de la coquette, pouvez-vous montrer ce que veut
dire Sartre quand il dit que " la mauvaise foi cherche à
fuir l’en-soi dans la désagrégation intime de mon être ",
mais qu’elle nie cette désagrégation même " comme
elle nie d’elle-même qu’elle soit mauvaise foi " ?
Dans l’exemple de Sartre,
la jeune coquette est à un moment crucial de premier rendez-vous :
réagir à l’initiative du partenaire pressant qui vient
de lui prendre la main. Elle veut être désirée (donc
ne pas retirer sa main), mais veut être estimée, respectée,
admirée (donc ne pas céder son corps avec sa main, c’est-à-dire
ne pas " céder " tout court !) ;
bref, elle veut être et n’être pas aimée,
elle veut et ne veut pas être corps pour autrui. Son attitude
de mauvaise foi consistera, dit Sartre, à donner sa main par
distraction (comme si elle donnait une chose, un élément
séparable d’elle, alors que c’est sa main, organe et signe
de son indivisibilité personnelle) et à " fuir "
magiquement la réalité du commerce concret des chairs
dans un auto-dédoublement sans issue : elle n’est plus une
conscience dangereusement incarnée, elle est comme deux morceaux
d’égale irresponsabilité accolés : un ange
(et de quoi aurait à répondre un pur esprit ?) et
une main inerte (et que peut-on imputer à une chose ?).
Cet attelage baroque, elle niera évidemment qu’elle puisse l’être
(une séraphine à paluche de plomb, moi ?), et pourtant…