"La
mauvaise foi",
première partie, chapitre 2 de
L'Etre et le Néant
de Jean-Paul Sartre
Classiques
Hatier de la philosophie
Analyse de Marc Wetzel
Présentation
Dans ce chapitre de L’Etre
et le Néant, Sartre tente d’éclairer, par le phénomène
universel de la mauvaise foi (dans lequel une conscience se ment à
elle-même en prétextant des raisons qui l’arrangent), la
nature originale de la conscience humaine. De même que pour Freud
le rêve est la voie royale qui mène le psychanalyste à
l’inconscient, la mauvaise foi mène le philosophe à la
conscience. En effet, la mauvaise foi est un phénomène
complexe : l’homme y abuse de sa liberté par rapport à
la vérité, est piégé par sa liberté
même (puisqu’il se met à croire à ce à quoi
il se fait croire) et révèle alors quelque chose de la
vérité de sa liberté (car la mauvaise foi est la
liberté fuyant sa vérité).
Sartre procède alors
en trois temps (correspondant aux sous-chapitres explicités par
lui).
1) Sartre analyse le paradoxe
suivant : l’assimilation de la mauvaise foi à un mensonge
à soi est à la fois inévitable et impossible.
Inévitable parce que la mauvaise foi a les trois caractères
essentiels du mensonge : on y déguise quelque chose (ce
qu’on fait croire diffère de ce qu’on croit), on s’y arrange
(le contenu prétendu nous est plus favorable que ne le serait
l’effectif), et enfin on s’y fragilise et met en défaut (l’écart
voulu de notre expression à la vérité fait risquer
à tout instant d’être dénoncé ou trahi par
elle). Mais le rapprochement est pourtant impossible, car le mensonge
réussi suppose à la fois que le menti soit complètement
dupe et que le menteur ne le soit pas du tout. Or je ne peux par principe
être dupe de mes propres mensonges (comment me faire gober ce
que je sais être faux ?) ni être assuré de rester
imperméable aux raisons que j’allègue (comment rester
insensible à ce qui m’excuse ?)
D’où la question :
doit-on expliquer ce dédoublement menteur/menti par la dualité
du conscient et de l’inconscient ? Serait-ce parce que le " ça "
trompe le " moi " que je peux ainsi m’abuser moi-même ?
Sartre le nie : la mauvaise foi est une affaire strictement
interne à la conscience : il n’y a pas d’excuses inconscientes,
et pire : le recours à l’inconscient est lui-même
une conduite d’excuse (la psychanalyse est comme une métaphysique
de mauvaise foi)
2) Sartre illustre alors
sa solution par l’examen de cas typiques de mauvaise foi : la " jeune
coquette " qui à la fois vise l’avantage d’être
désirable et fuit l’inconvénient d’être désirée ;
ainsi le " garçon de café " qui à
la fois est et n’est pas ce qu’il doit jouer à être (un
pantin virtuose de débit de boissons) ; ainsi de l’homosexuel-l’assumant-mal
qui oscille d’un ridicule à l’autre : disculper sa nature
ou expliquer sa liberté ! Ces situations variées
permettent pourtant un même diagnostic : présence
d’une conscience ambiguë et absence sans ambiguïté
de l’inconscient !
3) La mauvaise foi consiste
donc à se croire à demi. Mais qu’est-ce qu’en général
une conscience peut croire qu’elle est ? Elle ne peut ni ignorer
qu’elle est (car elle est rapport à soi), ni savoir ce qu’elle
est (car il n’y a possible rapport de savoir qu’à un donné
objectif). Reste, dit Sartre, qu’elle a foi en elle-même.
Si donc l’homme peut être de mauvaise foi (" je sais
bien que je suis lâche et paresseux, mais pas tant que ça
ni exclusivement ni une fois pour toutes quand même… "),
c’est que, philosophiquement, le rapport même d’une conscience
à ses qualités, ses états caractéristiques
(lâcheté ou courage etc.), n’est jamais un simple rapport
d’être ou de n’être pas : je ne suis pas lâche
puisque je ne suis rien comme la table est bancale ou mes yeux sont
verts ; mais je suis bien pourtant lâche puisqu’il m’arrive
de l’être et que de toute façon je ne peux pas davantage
être courageux ! Je peux donc toujours être
de mauvaise foi en croyant à demi que je ne suis pas lâche !
D’où la conclusion de Sartre : la mauvaise foi d’un être
conscient est la suite de l’inévitable (et inévitablement
faillible !) foi de la conscience en son être. Faudra-t-il
dès lors renoncer à la seconde pour s’éviter la
première ?