Critique de la raison pure - Préface de la seconde édition, E. Kant

Classiques Hatier de la philosophie
Troisième extrait (p. 26)

Je ne peux donc pas même admettre Dieu, la liberté et l’immortalité à l’appui du nécessaire usage pratique de ma raison si je ne prive pas simultanément la raison spéculative de sa prétention à accéder à des vues exaltées, parce qu’elle doit, pour parvenir à celles-ci, faire usage de certains principes ; or ces principes, dans la mesure où ils ne valent, de fait, que pour les objets d’une expérience possible, dès lors qu’ils sont néanmoins appliqués à ce qui ne peut pas être un objet de l’expérience, en font effectivement à chaque fois un phénomène, déclarant ainsi l’impossibilité de toute extension pratique de la raison pure. Dans ces conditions, j’ai donc dû invalider le savoir, pour faire une place à la croyance.

 

Interview de Ole Hansen-Love

Question 1 : Quelles sont les notions du programme en jeu dans cet extrait ?

La raison, derechef (la raison et le sensible dans la section intitulée " Le savoir ") et certaines notions morales, comme la liberté, la morale (la morale, le droit et la politique), le devoir (le devoir et le bonheur) dans la section intitulée " L’agir ".

Question 2 : Pourquoi Kant évoque-t-il " Dieu, la liberté, l’immortalité " ?

Ces trois notions ont un rapport étroit avec la moralité, dont la métaphysique, en une de ses deux grandes parties, énonce les principes fondamentaux. Il n’y a de devoir que si je suis susceptible de faire une chose ou de ne pas la faire, c’est-à-dire si je suis libre, et non contraint. Par ailleurs, la perfection morale ne peut être atteinte que par un progrès à l’infini, qui implique la supposition de l’immortalité de mon âme. Enfin, seul Dieu est susceptible de produire ce plein accord du bonheur et de la moralité, c’est-à-dire le souverain bien auquel l’homme aspire par la totalité de sa nature, sensible et intelligible.

Question 3 : Pouvez-vous donner un exemple de principe qui ne vaille " que pour les objets d’une expérience possible " ?

Ce sont, par exemple, les principes de la sensibilité, qui nous permettent d’intuitionner des objets, à savoir l’espace et le temps, ou les principes de l’entendement, comme la causalité. Ces principes ne sont pas applicables à des choses qui ne peuvent être objets de l’expérience. Une telle application constitue un usage illégitime de notre pouvoir de connaître.

Question 4 : Pourquoi l’usage que ferait la raison spéculative de certains principes, en les appliquant à ce qui ne peut pas être objet d’expérience, rendrait-il impossible " toute extension pratique de la raison pure " ?

Il y a un usage spéculatif de la raison, mais il y en a aussi un usage pratique. Le premier détermine ce qui est, le second ce qui doit être (voir le deuxième extrait, question 2). Tout ce qui est connu appartient à l’ordre des phénomènes et est nécessaire. En établissant les limites de la connaissance, Kant soustrait à son domaine le champ de la pratique, dont le principe est la liberté et non la nécessité. L’âme n’est pas un phénomène, mais une chose en soi ; nous ne pouvons pas la connaître, mais nous pouvons la penser comme libre, puisque soustraite au déterminisme de la connaissance. Si la connaissance s’étendait aussi à ce qui ne peut être donné dans l’expérience, il n’y aurait pas de place pour un usage pratique de la raison. Le point de vue de la connaissance et celui de la pratique sont distincts.

 

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