LA TECHNIQUE

NOTIONS EN PERSPECTIVE

La technique

B. Grandeurs et misères de la technique

L'ambivalence de la technique (aussi bienfaisante que dangereuse) a sans doute toujours été perçue par les hommes et leur imaginaire collectif. De ce fait, l'enthousiasme technophile ne se sépare jamais d'un effroi technophobe.

1 La technique comme transgression
2 La technique comme libération
3 La technique comme drame métaphysique
4 "Bi
envenue dans un monde... de brutes ?"

La technique comme transgression

Si l'intervention technique met à distance la nature, c'est pour s'en assurer une plus grande maîtrise. Or celle-ci peut en être une grave agression et, pour l'homme, une transgression. D'où le lien entre technique et religion. Par exemple, dans nombre de sociétés traditionnelles (ou "primitives"), la chasse exige-t-elle toujours d'être précédée de rituels destinées à se concilier l'esprit des espèces animales dont on s'apprête à tuer l'un des représentants. De même, les forgerons et les alchimistes ont-ils fréquemment été perçus comme des individus "sacrés", c'est-à-dire à la fois respectables et dangereux, précisément parce qu'ils sont en contact avec les forces secrètes du feu et du sous-sol. N'oublions pas l'origine divine et sacrilège (un vol) de la technique, selon le mythe de Prométhée.

L'effroi technophobe trouvera son paroxysme dans la mythologie contemporaine, largement nourrie du roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818). Le monstre y symbolise l'inquiétude d'une humanité dépassée par ses propres réalisations techniques, d'une technocratie (pouvoir technicien) incapable de maîtriser le produit de ses expériences. Il est vrai que les avancées des biotechnologies (projet Génome, clonage, OGM…), la prolifération des armes bactériologiques, du nucléaire et des dérèglements écologiques ne laissent pas de nourrir nos inquiétudes…

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La technique comme libération

Mais la technique nourrit également les plus grandes espérances, surtout depuis le début de l'époque moderne, où elle a fait de fulgurants progrès. Parce que savoir c'est pouvoir, la technique (qui veut les effets) doit s'allier à la science (qui sait les causes) : on ne "commande à la nature qu'en lui obéissant" (Bacon, Novum Organum, 1620). Par cette alliance, la technique pourra mettre toute sa puissance au service de l'homme, "en vue d'étendre les limites de l'empire de l'homme sur la nature entière et d'exécuter tout ce qui lui est possible" (Bacon, La Nouvelle Atlantide).

Descartes n'espère par moins de "nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature" (Discours de la méthode, 1637, VI). Le projet cartésien entend peut-être au fond sauver notre existence de sa précarité originaire, c'est-à-dire une véritable restauration ontologique obtenue dès cette vie. Telle est l'ambition prométhéenne de parvenir au bonheur par une technique infaillible : "La nature n'aura donc plus pour nous aucun secret ; elle ne nous opposera plus aucune résistance ; nous n'y éprouverons plus aucune étrangeté : l'exil [de l'Eden, le paradis] prononcé par la Genèse alors aura pris fin. Nés proscrits, nous serons devenus les maîtres" (Nicolas Grimaldi, L'expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes, Vrin, p. 86). (Comparer avec le texte de Jonas, et voir plus bas).

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La technique comme drame métaphysique

On peut penser que la technique est neutre en elle-même, qu'elle n'est qu'un moyen qui ne prend sa valeur que de l'usage qui en est décidé, c'est-à-dire de la fin qui lui est associée.

Mais on peut au contraire affirmer que la technique a une valeur propre, donc une finalité propre (voir le texte de Marcuse). Telle est la position de Martin Heidegger, qui ne voit pas dans la technique un instrument, mais une façon de se tenir par rapport à l'être, un mode du "dévoilement" de l'être. Or "le dévoilement qui régit la technique moderne est une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer [son] énergie" (La question de la technique, in Essais et conférences, Gallimard, p. 11). L'essence de l'outil technique (par exemple, la centrale électrique) modifie l'essence de la nature (le fleuve, devenu simple fournisseur d'énergie). C'est l'"arraisonnement" (Das Gestell) de la nature "qui régit l'essence de la technique et qui n'est lui-même rien de technique" (p. 28), mais qui est métaphysique, et qui régit secrètement la façon dont toutes les choses nous apparaissent (voir les citations de Heidegger). Il empêche la sagesse contemplative du laisser-être (Gelassenheit)…

Objectons que si le danger découle de l'inévitable déploiement de l'essence de la technique, l'homme se trouve pour le moins dépossédé de toute responsabilité comme de toute maîtrise véritables. On peine, dès lors, à concevoir une morale !

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"Bienvenue dans un monde… de brutes ?"

Concédons cependant que la technique modifie notre rapport aux autres comme au monde. Marx montre comment elle modifie les rapports sociaux, à travers l'évolution des forces productives (voir le texte de Marcuse). Rousseau montre comment elle modifie nos manières de penser et de sentir (voir, par exemple, le rôle de l'imprimerie). Mais le progrès technique n'engendre pas nécessairement le progrès (amélioration) dans les relations humaines (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, 2e partie).

Il est également vrai que la technique instaure un rapport utilitaire au monde. Notre contact à la nature et à la société est médiatisé par d'innombrables dispositifs techniques (aujourd'hui, par exemple, la télévision et le cellulaire). Et face à l'alliance du credo techniciste et du productivisme, qui courbe dans l'urgence les esprits vers la performance et le pragmatisme, la pensée méditante et la contemplation esthétique font parfois figure d'actes de résistance…

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Sommaire de ce dossier

L'essentiel
La technique ou la pensée dans les mains
Grandeurs et Misères de la technique
Technique et Responsabilité: Maîtriser notre maîtrise

Citations
Sujets problématisés
Extraits de textes

 

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