LA TECHNIQUE

 
NOTIONS EN PERSPECTIVE


La technique


A. La technique ou la pensée dans les mains

1 La technique vouée à l’efficacité et l’art au beau
2 La technique : effet de la faiblesse ou de la puissance de l’homme ?
3 L’outil, noces du corps ou de l’esprit
4 La technique et le temps du travail
5 Remarque : l’outil et la machine

La technique vouée à l'efficacité et l'art au beau

Originellement, technique est synonyme d'art. Le mot grec tekhnê, dont l'équivalent latin est ars, désignait en effet tout savoir-faire traditionnel permettant d'obtenir à volonté un résultat donné. La technique comprenait donc à la fois les pratiques utilitaires (les métiers, les habiletés) et les beaux-arts. C'est toutefois à partir du XVIIIe siècle que le mot ne désigne plus que l'activité utilitaire. Cette séparation entre l'art et la technique se justifie-t-elle ? Certes, l'art et la technique sont deux activités transformatrices. Mais tandis que la recherche de l'art ne porte que sur la forme, pour autant qu'elle suscitera une expérience esthétique (un plaisir sensible), la recherche de la technique ne porte que sur l'utilité et l'efficacité. L'art crée des œuvres, nécessairement personnelles. La technique produit des moyens utiles et impersonnels. Le savoir-faire technique dérive soit de l'expérience ordinaire et de l'imitation (technique empirique), soit de la connaissance de règles d'action codifiées, soit d'un savoir scientifique, qui trouve dans la technique son application.

Notons enfin que la technique ne se limite pas nécessairement à la production d'objets, elle n'est pas seulement instrumentale. Elle peut aussi bien être corporelle (les usages du corps) qu'intellectuelle (les méthodes de pensée).

Bref, la technique, c'est l'ensemble des moyens et des procédés pour obtenir un résultat désiré. La technologie, c'est l'étude des techniques.

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La technique : effet de la faiblesse ou de la puissance de l'homme ?

L'homme est un être technicien. Dans un mythe rapporté par Platon (Protagoras, 320d-322b), la technique est le don du titan Prométhée à l'humanité, afin de la secourir de son originelle déficience face aux périls naturels. Car, dans son étourderie, Épiméthée ("celui qui comprend après coup"), que son frère Prométhée ("celui qui réfléchit à l'avance") avait autorisé à distribuer toutes les qualités aux créatures appelées à l'existence, avait oublié l'homme. Dépourvu de toute arme et de toute protection naturelle, l’"homme nu" aurait été promis à une destruction assurée, si Prométhée ne l'avait sauvé en dérobant aux dieux le feu de la technique et les "sciences propres à conserver la vie". La technique est donc ce par quoi l'homme se maintient dans l'existence et s'adapte à un environnement hostile. Elle le sauve de son originelle impuissance.

La technique s'enracine-t-elle vraiment dans l'impuissance et le dénuement originels de l'homme ? Aristote le conteste. Il voit au contraire l'origine de la technique dans la puissance de l'homme. En effet, l'homme dispose originellement d'une infinité d'outils, grâce à la polyvalence de sa main (Les Parties des animaux, § 10, 687b). Comme la nature "ne fait rien en vain", la main-outils correspond à l'intelligence supérieure de l'homme. L'homme est "l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques". La technique, déjà inscrite dans le corps même de l'homme et traduisant matériellement son intelligence lui permet de s'adapter à toute les situations.

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L'outil, noces du corps et de l'esprit

 

Si certains animaux sont, selon le vocable de l'éthologie (science du comportement) anglo-saxonne, des tool users (utilisateurs d'outils), seul l'homme est véritablement un tool maker (fabricateur d'outils). Des primates manifestent certes quelques compétences fabricatrices, mais elles sont sans commune mesure avec celles de l'homme. Les paléontologues parlent donc de l'homo faber et considèrent l'usage de l'outil comme un critère de l'humanité. L'outil implique des capacités intellectuelles et linguistiques développées ("la main libère la parole", dira le paléontologue André Leroi-Gourhan). En effet, concevoir un outil implique d'anticiper mentalement sur son utilisation, de déterminer sa forme et son matériau, etc.

Bergson affirme en ce sens que homo faber a précédé homo sapiens. L'intelligence est originellement technicienne, elle est l'aptitude à fabriquer des outils (voir le texte de Bergson [lien sur le texte de Bergson]). Il y a donc une relation intime entre l'activité technique et la réflexion théorique.

Et parce que la technique exige de procéder par détours pour transformer la nature, elle témoigne de la faculté qu'a l'intelligence humaine de prendre un certain recul par rapport à la réalité. Tandis que l'animal est seulement présent à la nature, l'homme est capable de se la représenter. [lien sur la fiche sur la conscience]

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La technique et le temps du travail

 

L'anticipation ou le projet présents en toute technique impliquent un dépassement du présent immédiat, donc le sens du temps : le détour technique, c'est déjà la temporalité du délai instauré entre le besoin ou le désir et sa satisfaction, dès lors différée. Fabriqués ou conçus en vue de la tâche à accomplir, les outils et les techniques sont aussi conservés une fois cette tâche accomplie ; ils sont perfectionnés et transmis aux générations suivantes. Les techniques sont donc inscrites dans l'histoire et la culture (voir la citation de Marcel Mauss).

De même, la technique suppose le travail, cette activité astreignante faite en vue d'une autre et par laquelle le donné naturel n'est pas immédiatement utilisé tel quel, mais seulement après sa transformation (homo faber est donc aussi homo laborans). La technique, qui concourt à cette transformation, est donc une médiation entre l'homme et la nature.

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Remarque : l'outil et la machine

 

Notons la différence entre l'outil et la machine. L'outil est le prolongement du corps (il lui est adapté) et de l'énergie physique. C'est un objet fabriqué (la pierre taillée, le marteau-piqueur…) qui sert à transformer un certain donné, généralement en d'autres outils. La machine est un dispositif mécanique permettant de transformer l'énergie reçue en une autre plus appropriée en vue d'un effet donné (par exemple, la poulie et l'ordinateur). La grande différence de la machine avec l'outil ne réside pas dans sa complexité, mais dans son degré d'indépendance par rapport à l'utilisateur, c'est-à-dire d'automatisme : "L'outil se prête à la manipulation, la machine à l'action automatique" (Lewis Mumford, Techniques et Civilisation). Elle utilise généralement pour cela d'autres formes d'énergie que la force musculaire.

Par son automatisme, et à la différence de l'outil, il est vrai que la machine ne prolonge pas le rapport de l'homme au monde et tend à s'y substituer (voir le texte d’Arendt). On croit parfois qu'elle tend à se substituer à l'homme lui-même ! Mais soulignons que cette tendance a sa limite, dans la mesure où toute machine reste dépendante de l'homme dans sa conception, sa fabrication et sa réparation (à l'inverse de l'autonomie de l'organisme vivant, elle ne se reproduit ni ne se répare elle-même : voir Kant, Critique du jugement, IIe partie, Section 1, § 65).

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Sommaire de ce dossier

L'essentiel
La technique ou la pensée dans les mains
Grandeurs et Misères de la technique
Technique et Responsabilité: Maîtriser notre maîtrise

Citations
Sujets problématisés
Extraits de textes

 

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